04/09/2003

paru dans n° 45 - août 1969


Paul s’étant fait pardonner ses « incartades » et ses accès de fureur, retourne à Fampoux où Charles de Sivry vient le rejoindre. Le jeune musicien lui apporte de magnifiques espérances, et l’inquiétude de Verlaine s’apaise.

La lune blanche luit dans les bois
De chaque branche part une voix
Sous la ramée…
O bien aimée.

Du coup voilà « la bonne chanson » bien lancée. Dans l’église de Fampoux, le dimanche à la grand’messe, Sivry, décidément déchaîné lui aussi, plaque gaiement sur l’harmonium, la marche nuptiale de Lohengrin, qu’il agrémente des motifs du « serpent à plumes » et de « l’œil crevé ».

Paul est à ce moment dans une telle allégresse qu’il ne peut s’empêcher d’écrire à « son vieux copain » de Lepelletier, « ce pitre fangeux » qui vient d’être condamné pour délit de presse et qui, par dessus le marché, s’est octroyé un petit « accident » vénérien, pour lui annoncer ses fiançailles, sans toutefois le faire positivement ; voici un extrait de cette lettre :

Canaille améliorée… je te souhaite une guérison radicale… Sérieusement, tu l’eus ? Tout, décidément ! Prison et ça !
Te voilà sacré homme sérieux. Je crains bien pour ma part ne jamais l’être (entendons-nous), quant à ça, car…
Silince, silince !…
Donc, je villégiature à tout crin ! Traduction : je m’em… sainement. Car je vais mieux, au fond, matériellement et moralement… A preuve que je…
Silince, silince !…
ça t’agace ce refrain-là ? Vois un peu les nuinçes du kheur humain, moi ça m’amuse. Ah ! Ah ! chacun sa façon. Toi tu… moi je… silince ! assez !… Et écris-moi, nom de bleu !
(je m’habitue à ne plus jurer, ayant le projet de…
Silince ! silince, tûjûrs)…

Et voilà ! mais que dire de ce monument de vulgarité, sinon que cela part d’un même cœur que les plus délicats poèmes.

En automne, c’est la rentrée à Paris des Mauté, la demande en mariage est alors présentée dans les formes, et acceptée de même. Mais Mathilde est encore si jeune que l’on convient d’attendre q’elle eut seize ans pour célébrer la noce, et Paul se soumet d’assez bonne grâce. Pour tromper son impatience il emploie ce temps à écrire son livre, ce qui pour ce littérateur est à considérer.

De cette période de fiançailles, quelque chose est resté dans les poèmes de « la bonne chanson ». Pourtant, au madrigal bourgeois qui parfois frôle le mièvre, deux autres tons se mêlent : l’un d’un cachet libertin peu perceptible, l’autre, plus pathétique, donne à l’œuvre un accent de plus haute valeur humaine.

Oui, pendant cette attente du mariage, Verlaine a réellement tenté de s’amender, de « changer de vie ». Et c’est d’une belle enfant, un peu sotte et naïve, qu’il attend ce travail herculéen, le miracle qu’il doit le transformer :

Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
La rêverie avec le doigt contre la tempe
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés
L’heure du thé fumant et les livres fermés
La douceur de sentir la fin de la soirée
La fatigue charmante et l’attente adorée
De l’ombre nuptiale et de la douce nuit
Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
Sans relâche, à travers toutes remises vaines
Impatient des mois, furieux des semaines !

L’amour de Verlaine pour Mathilde était lié au désir qu’il avait de surmonter ses vices, et il s’y essaya sincèrement. L’expression «faire effort sur soi» n’eut peut-être jamais un sens plus profond, ni plus désolant. Cependant, il ne faut pas oublier que, mise à part sa petite enfance, cette période fut, en dépit de tout, la plus heureuse de sa vie.

L’exaltation sentimentale dans laquelle il vécut durant ces mois d’attente lui permit au moins de lutter avec quelque succès contre ses plus bas instincts. Le drame fut que cette détermination n’ait été finalement qu’illusoire : une duperie du destin en quelque sorte.

Tout le temps que dura cette résolution, Paul délaissa le Café du Gaz, le Delta, et la Brasserie des Martyrs ; son absence ne pouvait manquer d’être remarquée. Par ailleurs il ne fit plus que de rares visites chez Banville et chez Nina de Callias. Chez lui, les mardis soirs, il recevait ses amis les plus assidus : Charles Cros, Valade, Coppée, Richard, Mérat, Villiers de l’Isle-Adam, et bien entendu, Mathilde.

Les autres jours de la semaine, après le dîner, et quand il ne se rendait pas chez sa fiancée, il arrivait au poète d’accompagner sa mère à des soirées bourgeoises. Si l’on ne savait que Paul, ces soirs-là, avait pour le soutenir moralement cette autre ivresse qu’était son amour, la seule pensée d’une telle contrainte lui eut été insupportable.
Il faut avoir présent à l’esprit qu’il n’était pas libre, qu’il luttait contre quelque chose de plus puissant que ses résolutions, de plus fort que sa volonté, il luttait contre son propre sang.

17:04 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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