04/09/2003

paru dans lr n° 47 - octobre 1969


Les jeunes époux Verlaine-Mauté se sont donc installés et le bonheur semble leur sourire sans restriction. C’est l’époque où Paul écrit « Les uns et les autres », pièce en vers et en un acte dans le style des « Fêtes Galantes ».

Le poète se partageait ainsi entre sa félicité sensuelle, son travail de virtuosité poétique et son bureau quotidien, le « bural » comme il disait si volontiers, quand survint la Révolution du 4 septembre.

L’avènement de la troisième république fut accueilli avec joie dans la maison du quai de la Tournelle. Le beau-père de Paul portait contre l’Empire le même ressentiment que son gendre, à la différence toutefois qu'il fut sa vie durant un Orléaniste. Mathilde était résolument républicaine à la fréquentation des cours de l’excellente Mlle Louise Michel.

Verlaine fut aussi républicain, mais surtout un opportuniste.

Cet automne-là, Victor Hugo rentre à Paris, et s’installe d’abord Hôtel Pavillon du Rohan, puis rue de le Rochefoucauld où Paul et Mathilde vont rendre visite au vieux maître et deviennent bientôt membres du cercle des intimes. Ils rendent visite également chez Lecomte de Lisle, au Gros Caillou et y rencontre Mendès et Judith Gautier : « le beau ménage » disait Mathilde.

Puis vint l’hiver et le siège de Paris ; quand commencèrent les bombardements, Mr Mauté estima sa famille trop exposée butte Montmartre, et loua un bel appartement boulevard Saint-Germain, face au square Cluny et y installa sa femme et sa belle-mère. Lui-même resta rue Nicolet pour y organiser un poste de secours.

L’hiver 1870-71 fut rude, et l’appartement du boulevard devint vite un havre pour les amis de Verlaine et de Sivry, là se retrouvait les trois frères Cros, Camille Pelletan, Valade, Villiers, Cabaner, Régamey. Les uns et les autres s’invitaient sans façon, apportant leur ration de pain et le peu de provision qu’il pouvaient se procurer. C’est ainsi qu’un jour Villiers de l’Isle-Adam apporta un hareng saur, puis s’endormit sur un divan du salon, Charles Cros qui entra pendant qu’il dormait, suspendit le hareng par une ficelle au-dessus de la tête du dormeur, puis tandis qu’il se balançait le poisson prit une feuille de papier et écrivit :

Il était un grand mur blanc, nu, nu, nu
contre le mur, une échelle haute, haute, haute
et par terre un hareng saur, sec, sec, sec…


Telle serait, d’après les Mémoires de Mathilde l’origine du «Hareng saur».

Les frères Cros ayant vu leur toit s’effondrer sous l’effet d’une explosion d’obus, furent hébergés par Mme Mauté qui transforma son salon en dortoir.

Emporté par l’élan civique du moment, Verlaine s’engage dans la garde nationale et il est affecté au 160ième Bataillon de la Rapée-Bercy, le voilà donc armé d’un flingot et de garde tous les deux jours dans un secteur situé entre Issy et Montrouge. Battant la semelle dans la neige, il y connaît bientôt un ennui plus pesant que celui du « bural ». Déjà la première exaltation s’est refroidie, et le garde national se prend à regretter son excès de zèle.

D’abord, il n’a pas envie, dit-il, « de se faire casse la g…. » pour autrui, Mathilde est offusquée par cette couardise, tous ses amis ne font-ils pas tous leur devoir ? Lui au moins n’est pas trop exposé, mais ce n’est pas seulement la mitraille qu’il craint, il y a aussi le froid, et il redoute d’attraper une bronchite, lui qui la nuit porte des bonnets de coton et se met de la ouate dans les oreilles s’aperçoit qu’il est mal aguerri à tous points de vue.

Dès lors il essaie tous les moyens pour se faire libérer du service. Il fait plusieurs tentatives auprès des médecins, mais sans succès, il lui faut donc trouver autre chose. Et il trouve un stratagème, simpliste peut-être, mais, qui réussit quand même, il envoie sa femme porter à son capitaine une lettre, par laquelle il informe qu’il est rappelé à son bureau pour une besogne urgente, et dans le même laps de temps, il prévient son chef de bureau qu'il est obligé de prendre la garde aux remparts. Cette supercherie grâce à laquelle Verlaine s’offrit quelque congé, devait réussir deux ou trois fois, jusqu‘au jour où un mouchard (garde national comme lui) le dénonça, ce qui lui valut deux jours de prison militaire, ce qui reconnaissez-le, en temps de guerre et dans une ville investie, n’est pas une rigueur excessive.

Verlaine, vingt ans plus tard, dans « Mes Prisons » a conté la chose, tout en l’embellissant quelque peu.
Il est aujourd’hui certain que l’époque du siège de Paris fut des plus néfastes à ce caractère faible.

Bientôt Paul oublie les belles résolutions et retombe dans ses anciennes habitudes. Lors de chacun de ses « tours de garde », à chaque relève, l’occasion de boire la goutte à tous les estaminets rencontrés en chemin se présentait et Verlaine n’avait guère besoin d’être poussé pour franchir le seuil du cabaret.

Alors commencèrent au foyer les rentrées titubantes, suivies de tempêtes domestiques de plus en plus fréquentes, de plus en plus orageuses.
Mathilde s’apercevait tout-à-coup qu’elle avait épousé un ivrogne.

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