04/09/2003

paru dans le n° 49 décembre 1969


Ainsi donc Verlaine, par son adhésion à la Commune, s’est assuré une situation non négligeable, il marquait ainsi une nette disposition pour un certain opportunisme, qu’il renforça ensuite en se conformant à sa propre déclaration de principe : « avoir quelques bons amis, bien sincères et bien francs, et quant aux camarades, s’en servir quand il y a lieu ».

Cependant, nous devons reconnaître en toute objectivité que si Verlaine fût d’un républicannisme peu actif sur le plan pratique, il n’en demeure pas moins que sur le plan verbal, théorique, son état d’esprit du moment le fit classer parmi les insurgés. Sous l’Empire déjà il se prétendait Maratiste, et Ernest Delahaye, qui ne le rencontra cependant qu’en 1871, a dit de lui qu’il s’était reconnu dans la Commune. Nous pouvons déceler dans cette affirmation une certaine vérité, en ce sens que la violence, l’exaltation, étaient chez Verlaine des sentiments quasi habituels.

Mais d’autre part, nous admettrons qu’un tel rapprochement est injurieux pour la Commune, car en fin de compte la « furia verlainienne » est l’expression larvée du delirium tremens, et si la Communes eut ses heures de fureur, comparables à la folie alcoolique, il serait trop injuste d’assimiler à ce délire de bas étage, le mouvement des communards tout entier, car celui-ci eut ses purs, sa noblesse et ses martyrs.

Quand l’armée des Versaillais s’avança dans Paris, la prudence inspira au poète le sentiment très net qu’il n’avait été, en définitive, qu’un communard en pantoufles. Son attitude à l’égard de sa position de « révolutionnaire » fut dès lors dicté par les échos de la fusillade, et pendant que les « authentiques » se faisaient massacrés sur les barricades, ou tombaient par douzaines dans les taillis du Luxembourg et la cour de la caserne Lobeau, lui, crispé de peur, se terrait en ses appartements.

Voyons à titre d’exemple, (si l’on ose dire) quel fut son compor- tement durant trois jours cruciaux que vécut la Commune.

Le 22 mai au matin, déjà il fait jour depuis longtemps, les Verlaine sont encore couchés quand une rumeur se fait dans la rue ; réveillé, Paul sonne la bonne pour « le chocolat du matin », la servante qu’il avait surnommée « la linotte » entra et tout de go s’écria « Madame, ils sont à la porte Maillot ». « Ils » ce sont les Versaillais qui, la veille au soir, avaient enlevé d’assaut la première barricade.
Cette nouvelle suscita dans « le lit de milieu » l’émoi que l’on devine. Lepelletier, puis Mathilde s’accordent pour signaler « la frousse intense » qui, dès cet instant, ne cessa plus de posséder Verlaine pendant ces terribles journées. Le bruit courait que des obus étaient tombés dans le quartier des Batignolles et Paul s’inquiétait du sort de sa mère, mais il n’osait pas se rendre chez elle, et il passa la nuit suivante à se lamenter en se reprochant sa lâcheté.

Vers cinq heures du matin, le mardi 23, Mathilde s’offrit pour l’accompagner, mais : « Il objecta que s’il sortait, il s’exposait à être pris par des fédérés, et forcé de faire le coup de feu sur les barricades ». Alors Mathilde décida d’y aller seule et de ramener sa belle-mère, « ce qu’il accepta avec joie et reconnaissance ».

Une heure plus tard, elle partait, « bravant la bataille de rue ». Ainsi Verlaine laissa partir seule sa femme, qui de surcroît était enceinte de quatre mois.

Il s’avéra par la suite que la frousse n’était pas l’unique raison qui le retint au domicile, après en avoir éloigné Mathilde : « la linotte » plaisait au faquin, ce qu’il avoue dans ses « Confessions » avec complaisance, et que sa femme se refuse à croire, en bonne bourgeoise qu’elle est, elle en rit même, mais d’un rire un peu forcé. Notre jeune bonne était dit-elle « une petite louchonne très laide ». Eh ! Eh ! Verlaine là-dessus avait une autre façon de voir, la laideur ne devait pas le rebuter, pour le prouver il l’a chanté assez haut :

« C’est une laide de Boucher
sans poudre dans la chevelure
Follement blonde et d’une allure
Vénuste à tous nous débaucher. »

Cette fille, disait Mathilde, « était d'une bêtise digne de Jocrisse » ; mais en certaines occasions, elle savait se montrer moins stupides.

Verlaine à ce sujet était parfaitement au « courant » lorsqu’il écrivit :

« Tu possèdes et tu pratiques
les tours les plus intelligents.»

Et d’autre part, nous avons sur ses amours ancillaires, le témoignage de Lepelletier. Dans la journée du 24 mai, Lepelletier et son collaborateur Emile Richard, qui s’en revenaient d’être allés composer, rue d’Aboukir, le dernier numéro du journal « Le Tribun du Peuple » sont pris entre deux feux et décident d’aller demander l’hospitalité chez Verlaine ; lequel à ce moment n’a guère envie de fanfaronner, le bruit des explosions, le crépitement de la fusillade le faisait tressaillir sans, mais sans le faire s’écarter de son idée fixe, car, se refusant à venir observer du balcon la lueur des incendies, caché au fond d’un sombre cabinet, il essayait encore d’y entraîner la bonne, pour disait-il la « rassurer ».

Pendant ce temps, Mathilde courait de grands dangers, la veille, le 23 mai, comme elle n’avait pu atteindre les Batignolles, elle s’était réfugié rue Nicolet. « Il faut, dit son père, que ton mari soit fou pour t’avoir laisser sortir prise ». Mais au début de la soirée la jeune femme, qui ne peut aller chercher sa belle-mère, décide de rejoindre Paul. Mr Mauté veut bien l’accompagner, mais la fusillade l’oblige à revenir rue Nicolet.

Le lendemain ils font une nouvelle tentative, arrivés Boulevard Montmartre, tout semble calme, Mr Mauté laisse sa fille continuer seule sa route, à Saint-Roch elle est interceptée par un cordon de soldats, est refoulée à nouveau et rentre à Montmartre pour y passer la nuit.

Le troisième jour, le 25 mai, elle repart, mais boulevard Saint-Germain elle est arrêtée, collée au mur, manquée d’être fusillée et finalement empoignée par un officier, qui lui hurle, tout en la bousculant, « Voulez vous f…. le camp, N.d.D. ! »

Dix minutes plus tard elle rentre enfin chez elle, où Madame Verlaine mère, inquiète pour son fils, vient elle-même d’arriver après avoir traversé tout Paris. Je n’aime guère Verlaine à ce moment, car enfin, alors que ces deux femmes sont en train de lui administrer une magnifique leçon de courage, lui le pleutre, tient le rôle navrant et ridicule du gandin commotionné.

17:01 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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