04/09/2003

paru dans le n° 48 - novembre 1969


Nous avons vu, au cours du précédent chapitre, que Mathilde commençait à faire le douloureux apprentissage de la vie aux côtés de Verlaine.

Les mois à venir allaient donner à Mathilde d’autres occasions de mieux connaître encore son mari qui, il faut bien en convenir, s’éloignait de plus en plus de son rêve de « la bonne chanson ».

Mais à ce moment les deux époux s’aiment encore, leurs disputes se terminent en des réconciliations passionnées et qui éliminent jusqu’au souvenir des heures pénibles. Cependant, certains jours, quand Verlaine rentrait saoûl à la maison, Mathilde avait peur, et cette peur était parfaitement justifiée ; quand il avait bu, l’ivresse le transformait en forcené, nous savons les brutalités qu’il eut pour sa mère, faits que sa femme, dans ses « mémoires » écrits en 1907-1908, prétend ne pas avoir connus avant la séparation. C’était à tout le moins prendre des libertés avec les réalités, car Charles de Sivry était au courant, et n’avait pas manqué de l’en informer.

Tel était celui que d’aucuns ont nommé « le doux Verlaine » et il le fut à un point tel, qu’un soir, dans le courant de l’hiver et moins de six mois après le mariage, Mathilde dut se réfugier pour la première fois chez sa mère. Suite aux reproches qu’elle lui avait fait, Paul lui avait répondu par une claque. Cette «première claque» dont il parle d’un ton léger dans ses « confessions », comme d’un geste fâcheux qu’un homme, dans son ménage, doit éviter autant que possible, en raison de l’entraînement qu’il s’ensuit, à cause de la vitesse acquise. Comme ce ton badin est déplaisant. Oui, mais comme il dépeint bien la mentalité de l’individu Verlaine.

Après cet « accident », Paul ayant semblé avoir manifesté des regrets, Mathilde sur les conseils de Mme Mauté, retourna auprès de son mari. Mme Mauté, sans excuser Verlaine, jugea cependant durant longtemps ses incartades avec quelque indulgence et prêcha toujours la conciliation dans le ménage. Le poète y fit allusion par le truchement d’un poème ; en voici un vers significatif :

« vous fûtes bonne et douce en nos tristes tempêtes… »

Mais Verlaine se trompe quand il croit pouvoir comparer, comme il le fit, les sentiments que sa belle-mère a pu avoir pour lui, à ceux que Maria Clemm avait pour son gendre Edgar Poë. Car enfin, la comparaison est trop flatteuse en ce qui le concerne ; Edgar Poë, même au paroxysme de ses accès d’ivresse, n’a jamais que l’on sache brutalisé la fille de Marie, celle-ci ne l’eut point admis. Paul se complaît souvent dans une double attitude, enclin parfois au repentir, dès qu’il raisonne il n’admet pas ses torts et ergote.

Tout cela, rappelons-le, se passait durant le siège de Paris, une tentative de sortie venait d’être repoussée et le moral de la population n’était pas des plus brillants. Celui du Garde national Verlaine est alors au plus bas, la punition qu’il a encourue, loin de le ramener au devoir civique semble l’inciter à trouver une autre voie de sortie, une autre ruse pour se libérer du service.

Ce sont encore les Mémoires de Mme Delporte, ex-Mme Verlaine Paul, qui nous apprennent comment il procéda pour parvenir à ses fins. Il se transporta tout naturellement avec sa femme, chez sa mère Stéphanie Verlaine, aux Batignolles et, le déménagement terminé, écrivit à son capitaine que par suite de son changement de domicile et de quartier, il appartenait dorénavant à un autre bataillon. Ce stratagème, qui de nos jours apparaît par trop cousu de fil blanc, réussit cependant, l’officier ayant négligé de faire vérifier cette déclaration. Dès lors Verlaine fut laissé tranquille jusqu’à la fin des hostilités, pendant lesquelles plusieurs de ses amis, dont le peintre Henri Regnault, se firent « casser la g…. » comme il disait.

Et nous arrivons ainsi à une autre date importante dans la vie du poète. Le 18 mars au matin, l’émeute gronde, des affiches sont placardées sur tous les murs, le Comité central de la garde nationale refuse de désarmer ses troupes et fait appel à l’insurrection. C’est dans cette atmosphère que ce jour-là Victor Hugo ramène à Bordeaux la dépouille de son fils Charles, décédé inopinément dans cette ville. De la gare d’Orléans au Père-Lachaise, le convoi funèbre s’avance lentement parmi le peuple insurgé qui respectueusement se découvre au passage. Derrière le corbillard marche Victor Hugo, suivi de Paul Verlaine aux côtés d’Edmond de Goncourt. Verlaine exalté, un peu ivre déjà, bientôt scandalise son voisin par ses propres incendiaires.

Après une journée sanglante, l’insurrection triomphe, et M. Thiers fuit Paris en toute hâte ; magasins, cafés et autres lieux publics sont fermés ; les canons dont la garde nationale s'empare se retournent contre les Versaillais. Les généraux Lecomte et Clément Thomas sont capturés par la foule, rue des Rosiers, et traînés dans la cour d’une école. Le jeune Maire du 18ème, Clémenceau, se précipite bras levés : « Pas de sang ! mes amis, pas de sang ! » Mais il est trop tard, les généraux ont été exécutés. Quand la nouvelle se répand dans la ville, Verlaine approuve ces violences et il dit « Voilà qui est très bien ».

Quelques jours plus tard il adhère officiellement à la Commune. Il y retrouve parmi les chefs du mouvement, plusieurs vieux amis, des « copains » tels que Rigault, Andrieu, Léo Meillet, et d’autres comme Flourens, Delescluse, qui sont des relations qu’il a nouées chez Nina de Callias. En bon républicain opportuniste qu’il est, il réussit a s’installer au bureau de la Presse, un poste intéressant auprès d’un gouvernement révolutionnaire, et dont il tira profit pour faire obtenir à son beau-frère, Charles de Sivry, marié depuis peu, une place dans une mairie parisienne.

17:02 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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