04/09/2003

paru dans le n° 44 - juillet 1969


C’est donc dans la précipitation que Verlaine quitte Paris le lendemain de sa première rencontre avec Mathilde Mauté de Fleurville. Il se rend à Fampoux, mais à peine y est-il arrivé qu’il éprouve déjà un lourd ennui dont ni les parties de chasse, ni les visites aux cousins des environs ne parviennent à le libérer, tant et si bien que saisissant un bâton et coiffant un vieux chapeau de paille, il s’en va d’un pas rageur en direction d’Arras.

Vingt kilomètres sont ainsi franchis à pied, entrecoupés de haltes dans les cafés rencontrés en chemin. Il arrive à Arras fourbu, aux trois-quarts ivre. Cherchant un peu de fraîcheur, il pénètre dans l’église Saint Vaast où il s’émeut en écoutant le chant de l’orgue résonner sous les voûtes. Quand il sort, son démon le reprend et il va s’attabler « Au bon coin » pour, vers le soir, échouer dans une «maison close».

Il rentre à Fampoux par le train de minuit, dans un indescriptible état d’ivresse, de furia alcoolique. Sitôt rentré, il sombre dans un profond sommeil dont il sort à l’aube pour se précipiter sur sa plume et écrire une supplique à Charles de Sivry et par laquelle il demande la main de Mathilde. A moitié vêtu il court poster sa lettre, rentre aussitôt pour se jeter sur son lit et dort jusqu'à midi. L’attente d’une réponse dure trois jours, enfin arrive une lettre ; la réponse est favorable, elle permet d’espérer.

Dans la joie qu’il éprouve alors Verlaine s’écrie « C’était divin ». Aussitôt il établit le plan d’un recueil de poèmes. C’est à cette minute même que « La Bonne Chanson » vient d’être conçue. Cependant dans l’intervalle qui sépare cet instant de celui de ses fiançailles, une terrible préface à « la bonne chanson » va s’écrire.

Mathilde et sa famille, durant ce temps sont allés s’installer pour trois mois à Argentan, dans l’Orne, et par l’intermédiaire du très serviable Sivry, une cour épistolaire s’établit entre elle et Paul.

La mère du poète, malgré le désir qu’elle avait de marier ce fils aux mœurs quelque peu dissolues, ne voit cependant pas d’un très bon œil le choix qu’il avait d’une manière aussi rapide qu’insolite. Elle eut aimé avoir comme belle-fille l’une de ses nièces, jeune fille énergique, susceptible de mâter ce « forban de Paul ».

C’était faire bon marché des vues de Verlaine, ni au physique, ni au moral, le genre austère ou sévère ne plaisait à Paul : la cousine n’était pas son type ; tandis que la douce Mathilde, hé hé, rien que d’y penser, le renard déjà se pourlèche. Mme Verlaine mère trouvait aussi bien regrettable que la belle enfant fût sans dot.

Chez les Mauté par contre ce fait dut être pour quelque chose dans la bienveillance avec laquelle ils reçurent la requête du prétendant, et d’autant mieux que celui-ci était un fonctionnaire et aurait plus tard des rentes. En juillet, Verlaine « monte » à Paris pour exposer ses projets à sa mère et la presser de renoncer aux préventions qu’elle nourrissait encore contre son mariage.

A ce moment les Mauté sont à Argentan, y compris le demi-frère, ce bon Sivry. Paul à Paris, comme en suspens, s’énervait. Pour lui, ses fiançailles ne sont pas commencées et seule la certitude du bonheur pourrait l’amener a tenir d’héroïques résolutions. Pour tromper l’attente il buvait, après quoi son comportement devenait tel qu’il imprimait, à son insu peut-être, à chacune des pages de «la bonne chanson» un invisible quoique bien sombre verso d’une affligeante réalité, et la préface pouvait tenir toute en ce qu’il advint quand un jour vers cinq heures du matin il rentra ivre à la maison, se disputa avec sa mère, la menaçant de la tuer et de se tuer ensuite, décroche un sabre de panoplie et le brandit.

Affolée, Mme Verlaine court chercher une paysanne ardennaise qui avait été servante chez la tante Louise. Les deux femmes ont la plus grande peine a maîtriser le forcené. Le lendemain la mère de Paul écrit à sa sœur Rose, vieille fille solide comme un roc, et qui inspire à son neveu un respect salutaire. Rose accourt donc à Paris et secoue l’enragé d’importance, mais elle ne peut demeurer et repart bientôt.

Deux jours plus tard, c’est un nouveau drame. Cette fois Verlaine est accompagné d’un ami, il mène un tel vacarme qu’une voisine se lève.
Cette fois encore, il brandit le sabre : « tu as quatre mille francs à moi, hurle-t-il à sa mère, et tu vas me les rendre à l’instant ». Son ami le ceinture, sa mère et Victoire la servante lui arrachent le sabre ; bref répit, à peine l’ami est-il pari que Paul se rue sur sa mère, la jette au sol et lui serre la gorge « Tu ne sortiras pas vivante de cette maison ».
Victoire qui est une femme forte parvient a lui faire lâcher prise. Alors, le furieux ouvre les armoire set en disperse les contenu, à coups de canne il brise la vaisselle, les bocaux, en hurlant « Au diable les bocals ! Donnez moi des argents » et la canne s’abat mue par une rage destructrice, jusqu'à ce qu’enfin épuisé, il s’écroule et s’endort d’un sommeil de brute.

Ah Verlaine, Verlaine ! qu’as-tu fait ce jour là de « la bonne chanson » si ce n’est que de la charger de ce triste et sombre verso, bien inutile à sa gloire.

Le lendemain à son réveil, Paul découvre l’appartement vide, le sol jonché de débris : sa mère s’est réfugiée chez des amis. Mais le lendemain le fils indigne s’est fait pardonner et elle revient rue Lécluse.
Dès lors elle ne voit plus aucune objection au mariage « de ce grand fou ».

« Si cela au moins pouvait le changer », espère-t-elle.

17:05 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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