04/09/2003

paru dans le n° 43 - juin 1969


Vers la mi-juin 1869, une fin d’après-midi, Verlaine se rend à Montmartre, rue Nicolet n° 14 où habite l’un de ses amis, le musicien Charles de Sivry et que familièrement il nomme «Sivrot».
Le but de sa visite, lui parler d’un projet de farce lyrique «Vaucochard et fils 1 er ».

«Sivrot» est un noctambule que Paul ne peut guère espérer imiter, Charles ne se couche jamais avant l’aube et a l’habitude de dormir jusqu’à cinq ou six heures du soir. Aussi ce jour-là quand Verlaine sonne à la grille, Sivrot est encore au lit, et Paul le rejoint dans sa chambre. Les deux amis causent déjà depuis quelques instants, quand après deux ou trois coups frappés à la porte entre une jeune fille qui presque aussitôt fait mine de se retirer.

- Mais reste donc, Monsieur est un poète, c’est Verlaine, fait Sivry.
Elle répond, d’une voix un peu zézayante :
- Oh ! J’aime beaucoup les poètes, Monsieur.

La conversation qui suivit fut toute en banalités et assez brève, Verlaine après avoir fixé rendez-vous à Sivry, au café Delta, prit congé.

Quand il eut descendu l’escalier, il était « Au plein pouvoir de la petite Fée » selon ses propres dires. Il venait à peine de lier connaissance avec Mathilde ! Celle-ci, demi-sœur de Charles de Sivry, était l’aînée des deux filles de Madame Mauté de Fleurville et était âgée tout juste de quinze ans, soit dix de moins que Verlaine, ce qu’il ne faut pas perdre de vue. On voit le trio ; une jeune innocente, le demi-frère musicien aux longs cheveux, au teint pâli sous la lumière artificielle des boîtes de nuit, et puis l’autre, ce Verlaine avec son nez camard, son regard oblique et cette tête déjà presque chauve, mais le corps robuste, engoncé dans la redingote étriquée du fonctionnaire, une cravate mince et noire comme un lacet, nouée autour du col, mise austère et déguisement faunesque.

En voyant Mathilde, d’un coup d’œil Verlaine a tout vu : les yeux gris, « les prunelles coulant sans ruse…, les cheveux châtains, la face très douce, pâlotte, rondelette… le nez à la Roxelane… la taille petite et charmante… » et tant d’autres détails que le regard aigu de Paul avait surpris ce soir de juin. Caractère particulier que cette vision recèle, experte, rapide, celle-ci juge de la valeur passionnelle de son objet, examine, dénude, tâte, soupèse et guette chaque trésor comme une proie certaine. C’est la vision du Verlaine connaissseur qui déjà savoure les plaisirs de cette «éducation à faire» et pour qui la pudeur même, «les rougeurs de la femme-enfant » sont un piment de plus aux voluptés à venir.

Mais de ce Faune dont le pantalon cachait peut–être, sous des sous-pieds les pattes fourchues, que pensa la gentille nymphette ? Voilà qui est resté assez secret. Pour Verlaine c’est la première rencontre, mais Mathilde se souvient parfaitement l’avoir rencontré deux ans auparavant chez Nina de Callias, ce haut lieu de la bohème artiste, puis un peu plus tard chez le sculpteur Berteaux, rue Gabrielle, où se donnait une fête au cours de laquelle fut jouée une petite pièce gaie de Lepelletier et dans laquelle Verlaine remplaça, au pied levé, un acteur défaillant.

Ce jour-là Mathilde ne le trouva pas beau, l’air pauvre et mal habillé, et lui préfèra un autre jeune poète, François Coppée, à qui elle souhaitait être présenté par Charles, mais celui-ci trop occupé par ses musiciens n’en eut pas le loisir. Si Paul n’avait pas la séduction de Coppée, il était néanmoins un poète également et cette qualité qui ne devait pour rien compter aux yeux de la famille lui valait, dans l’esprit de Mathilde une auréole ; elle avait lu ses poèmes que Sivry lui avait remis. Ne grandissons toutefois pas trop mademoiselle Mauté qui aimait les vers, ce qui est bien, mais qui les aimait tous, ce qui est de la stupidité, de plus elle même en avait commis d’exécrables. Pour résumer elle était bé-bête et gourde un peu.

En quittant la rue Nicolet ce jour-là, Verlaine se rend donc au café du Delta. Tout en marchant il rumine selon son habitude. « Quel bienheureux hasard a donc placé cette douce fille sur ce chemin où il allait se perdre ? »

Quand Sivry, enfin levé, vient le rejoindre au café il le trouve attablé, lisant des illustrés. Devant lui un verre d’absinthe auquel il n’a pas touché, le sucre est intact dans sa cuillère ajourée. Au grand étonnement de « Sivrot », Verlaine ne but pas ce soir-là.

Le lendemain il était dans un tel état d’agitation et de trouble que sans aviser quiconque il part, laissant à sa mère le soin de prévenir son chef de bureau prétextant un malaise subit.

Où se rend-t-il donc si précipitamment ?
Nous le saurons bientôt.

17:06 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

C'est difficile de trouver informés personnes A propos sujet , mais vous ressemble vous savez ce que vous parlez! Merci

Écrit par : Jess | 10/07/2013

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