04/09/2003

paru dans le n° 42 - mai 1969


Entreprendre la recherche de matériaux nécessaires pour l’étude de l’œuvre et de la vie d’un personnage illustre est une chose, réaliser cette étude de manière objective en est une autre ; bien souvent, du fatras d’écrits que l’on consulte l’on ne parvient à extraire que l’éloge.
C’est aller un peu vite en besogne et par trop sacrifier à l’hypocrisie sociale.
Nous ne voulons pas verser dans cet état d’esprit, il faut en l’occurence vider l’abcès, ne pas le faire serait s’écarter de l’homme réel, ce serait lui apposer un masque inséparable de son œuvre, propre à en brouiller les sources.
Pour les besoins de notre étude il fallait s’écarter de toute pudeur, passer outre cette frontière intérieure comme aux empêchements des convenances.

Si généralement l’on se fait de Verlaine une image fausse c’est parce que souvent on ne voit en lui que le vagabond des années dernières, l’homme socialement déchu, ayant renoncé définiti- vement à réformer sa vie.
Il lui a fallu une très longue série de défaites pour en arriver à cette débâcle. Longtemps il a lutté contre lui-même, et aussi contre cette invisible foule de morts ancestraux qui se bousculaient en son esprit, en particulier contre cet aïeul, ancien notaire de Bertrix, un intempérant, un forcené.

Baudelaire un jour s’était écrié « Ma raison ! » alors qu’il était menacé de perdre l’esprit. Mais Verlaine, pas plus sensible, mais plus exclusivement dirigé dans son élan spirituel par la sensibilité n’adresse sa détresse qu’à son cœur, c’est de lui qu’il attend une libération, une voie de salut.
Et voilà un ivrogne, un brutal, un lubrique, voilà un pervers, un débauché à la sensualité trouble, bifurquante.

Que faire pour le guérir ? il vient d’avoir vingt-cinq ans ; selon la vieille loi des familles, l’antique loi bourgeoise il faut le marier. Je sais très bien que ce mauvais garçon, cette « frappe » est le grand poète Verlaine, mais cette réalité rayonnante, cette autre face du «Méphisto», personne dans les conseils de famille, n’en tient compte, on l’ignore.

De plus, qu’un homme tourmenté de vices, déchu, soit l’auteur d’un chant merveilleux, est-ce là, pour celle qu’il doit épouser, une compensation valable ? Quand la mort a frappé, il peut le sembler, parce que tout le reste alors disparaît, seule demeure l’œuvre. Mais durant la vie, tout le reste compte.

Et puisqu’il s’agit de Verlaine, je sais aussi que de la face bestiale, de la face grimaçante, ni la mère de Verlaine, Stéphanie, ni la tante Louise, ni l’oncle Dehée, ni tante Julie, pas plus que les cousins du Nord ne connaissaient toute les ombres.
Mais mieux au courant ils n’en eussent pas moins persisté dans leur vœu : « Paul devrait se marier ». c’est la coutume, plus forte que le bon sens et que tous les scrupules réunis.

Le mariage « arrangera tout ». Quelle erreur profonde !

A Paliseul, à Fampoux, à Jéhonville où la conduite du « Parisien » en vacances alimente la chronique locale, que de fois Stéphanie n’a-t-elle reçu de sa sœur Rose, de son frère Julien et de ses belles-sœurs ce conseil : « il faut que ton fils se range, qu’il fasse une fin ». Elle approuve, rit et pleure. Paul est son fils, ses « vilains côtés » ne sont que défauts passagers, pour elle le masque du satyre inquiétant s’éclaire de bonté, de tendresse.
Pas uniquement pour elle d’ailleurs, il a des éclairs pendant lesquels chacun s’accorde à le trouver charmant, et tout naturellement alors on dit « au fond, il n’est pas méchant ». Mais, à la moindre remarque, il fronce les sourcils, il crie ou sort tout en claquant les portes.

Ce parangon de vices n’a pas le cœur tranquille pourtant. Ses réveils après les « cuites » n’ont rien de triomphants, il a beau plaisanter, parler d’abrutissement léger », de « cerveau marécageux » ce qu’il dissimule c’est le remords qui se mêle à la honte. Au lendemain d’une nuit d’une crapuleuse débauche,

Verlaine éprouve une profonde lassitude, un grand dégoût de lui-même, mais il ne raisonne pas son mal, il le subit, alors il quitte sa chambre, erre dans les rues au lieu de se rendre à son bureau et, oh surprise, il entre dans une église. Qu’est-ce qui le pousse en ce lieu ? Depuis dix ans il ne pratique plus, ne croit plus, ne sait plus ses prières et pourtant il s’est jeté à genoux dans un confessionnal et le voilà qu’il fait le signe de la croix et qui se frappe la poitrine, et longtemps, bien longtemps il dévide le long chapelet de ses fautes, avec une sorte de ravissement dans son repentir. L’absolution ne lui est pas accordée, mais la semaine suivante il est pardonné, quelle extase !

le lendemain, il se montre à l’Hôtel de Ville un employé exact, méticuleux ; il ne s’absente pas de la journée et le soir, à la sortie des bureaux, il fuit la tentation des cafés, il rentre chez sa mère, directement, au 26 de la rue Lécluze, aux Batignolles.

Cette « sagesse » va durer quinze jours, après c’est la grande rechute, dans son désarroi le « tu devrais te marier, Paul » lui revient en mémoire.

Mais ces pécores de province qu’on veut lui coller, ah ! non pas de ça ! Et pourtant cette vie idiote, ignoble, pour tout dire, ne peut plus durer longtemps, alors que faire ?

Il ne sait, il en est là… Nous sommes alors en juin 1869, nous verrons par la suite ce que seront les années terribles qui virent aussi la naissance de « La Bonne Chanson » et de son écoeurant verso.

17:06 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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