08/09/2003

VERLAINE Démystifié une Etude-critique signée Jean D

VERLAINE Démystifié

une Etude-critique
signée
Jean DEBAILLEUL

LA BONNE CHANSON
et son VERSO


parution dans le mensuel "PEAU DE SERPENT"

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04/09/2003

paru dans le n° 42 - mai 1969


Entreprendre la recherche de matériaux nécessaires pour l’étude de l’œuvre et de la vie d’un personnage illustre est une chose, réaliser cette étude de manière objective en est une autre ; bien souvent, du fatras d’écrits que l’on consulte l’on ne parvient à extraire que l’éloge.
C’est aller un peu vite en besogne et par trop sacrifier à l’hypocrisie sociale.
Nous ne voulons pas verser dans cet état d’esprit, il faut en l’occurence vider l’abcès, ne pas le faire serait s’écarter de l’homme réel, ce serait lui apposer un masque inséparable de son œuvre, propre à en brouiller les sources.
Pour les besoins de notre étude il fallait s’écarter de toute pudeur, passer outre cette frontière intérieure comme aux empêchements des convenances.

Si généralement l’on se fait de Verlaine une image fausse c’est parce que souvent on ne voit en lui que le vagabond des années dernières, l’homme socialement déchu, ayant renoncé définiti- vement à réformer sa vie.
Il lui a fallu une très longue série de défaites pour en arriver à cette débâcle. Longtemps il a lutté contre lui-même, et aussi contre cette invisible foule de morts ancestraux qui se bousculaient en son esprit, en particulier contre cet aïeul, ancien notaire de Bertrix, un intempérant, un forcené.

Baudelaire un jour s’était écrié « Ma raison ! » alors qu’il était menacé de perdre l’esprit. Mais Verlaine, pas plus sensible, mais plus exclusivement dirigé dans son élan spirituel par la sensibilité n’adresse sa détresse qu’à son cœur, c’est de lui qu’il attend une libération, une voie de salut.
Et voilà un ivrogne, un brutal, un lubrique, voilà un pervers, un débauché à la sensualité trouble, bifurquante.

Que faire pour le guérir ? il vient d’avoir vingt-cinq ans ; selon la vieille loi des familles, l’antique loi bourgeoise il faut le marier. Je sais très bien que ce mauvais garçon, cette « frappe » est le grand poète Verlaine, mais cette réalité rayonnante, cette autre face du «Méphisto», personne dans les conseils de famille, n’en tient compte, on l’ignore.

De plus, qu’un homme tourmenté de vices, déchu, soit l’auteur d’un chant merveilleux, est-ce là, pour celle qu’il doit épouser, une compensation valable ? Quand la mort a frappé, il peut le sembler, parce que tout le reste alors disparaît, seule demeure l’œuvre. Mais durant la vie, tout le reste compte.

Et puisqu’il s’agit de Verlaine, je sais aussi que de la face bestiale, de la face grimaçante, ni la mère de Verlaine, Stéphanie, ni la tante Louise, ni l’oncle Dehée, ni tante Julie, pas plus que les cousins du Nord ne connaissaient toute les ombres.
Mais mieux au courant ils n’en eussent pas moins persisté dans leur vœu : « Paul devrait se marier ». c’est la coutume, plus forte que le bon sens et que tous les scrupules réunis.

Le mariage « arrangera tout ». Quelle erreur profonde !

A Paliseul, à Fampoux, à Jéhonville où la conduite du « Parisien » en vacances alimente la chronique locale, que de fois Stéphanie n’a-t-elle reçu de sa sœur Rose, de son frère Julien et de ses belles-sœurs ce conseil : « il faut que ton fils se range, qu’il fasse une fin ». Elle approuve, rit et pleure. Paul est son fils, ses « vilains côtés » ne sont que défauts passagers, pour elle le masque du satyre inquiétant s’éclaire de bonté, de tendresse.
Pas uniquement pour elle d’ailleurs, il a des éclairs pendant lesquels chacun s’accorde à le trouver charmant, et tout naturellement alors on dit « au fond, il n’est pas méchant ». Mais, à la moindre remarque, il fronce les sourcils, il crie ou sort tout en claquant les portes.

Ce parangon de vices n’a pas le cœur tranquille pourtant. Ses réveils après les « cuites » n’ont rien de triomphants, il a beau plaisanter, parler d’abrutissement léger », de « cerveau marécageux » ce qu’il dissimule c’est le remords qui se mêle à la honte. Au lendemain d’une nuit d’une crapuleuse débauche,

Verlaine éprouve une profonde lassitude, un grand dégoût de lui-même, mais il ne raisonne pas son mal, il le subit, alors il quitte sa chambre, erre dans les rues au lieu de se rendre à son bureau et, oh surprise, il entre dans une église. Qu’est-ce qui le pousse en ce lieu ? Depuis dix ans il ne pratique plus, ne croit plus, ne sait plus ses prières et pourtant il s’est jeté à genoux dans un confessionnal et le voilà qu’il fait le signe de la croix et qui se frappe la poitrine, et longtemps, bien longtemps il dévide le long chapelet de ses fautes, avec une sorte de ravissement dans son repentir. L’absolution ne lui est pas accordée, mais la semaine suivante il est pardonné, quelle extase !

le lendemain, il se montre à l’Hôtel de Ville un employé exact, méticuleux ; il ne s’absente pas de la journée et le soir, à la sortie des bureaux, il fuit la tentation des cafés, il rentre chez sa mère, directement, au 26 de la rue Lécluze, aux Batignolles.

Cette « sagesse » va durer quinze jours, après c’est la grande rechute, dans son désarroi le « tu devrais te marier, Paul » lui revient en mémoire.

Mais ces pécores de province qu’on veut lui coller, ah ! non pas de ça ! Et pourtant cette vie idiote, ignoble, pour tout dire, ne peut plus durer longtemps, alors que faire ?

Il ne sait, il en est là… Nous sommes alors en juin 1869, nous verrons par la suite ce que seront les années terribles qui virent aussi la naissance de « La Bonne Chanson » et de son écoeurant verso.

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paru dans le n° 43 - juin 1969


Vers la mi-juin 1869, une fin d’après-midi, Verlaine se rend à Montmartre, rue Nicolet n° 14 où habite l’un de ses amis, le musicien Charles de Sivry et que familièrement il nomme «Sivrot».
Le but de sa visite, lui parler d’un projet de farce lyrique «Vaucochard et fils 1 er ».

«Sivrot» est un noctambule que Paul ne peut guère espérer imiter, Charles ne se couche jamais avant l’aube et a l’habitude de dormir jusqu’à cinq ou six heures du soir. Aussi ce jour-là quand Verlaine sonne à la grille, Sivrot est encore au lit, et Paul le rejoint dans sa chambre. Les deux amis causent déjà depuis quelques instants, quand après deux ou trois coups frappés à la porte entre une jeune fille qui presque aussitôt fait mine de se retirer.

- Mais reste donc, Monsieur est un poète, c’est Verlaine, fait Sivry.
Elle répond, d’une voix un peu zézayante :
- Oh ! J’aime beaucoup les poètes, Monsieur.

La conversation qui suivit fut toute en banalités et assez brève, Verlaine après avoir fixé rendez-vous à Sivry, au café Delta, prit congé.

Quand il eut descendu l’escalier, il était « Au plein pouvoir de la petite Fée » selon ses propres dires. Il venait à peine de lier connaissance avec Mathilde ! Celle-ci, demi-sœur de Charles de Sivry, était l’aînée des deux filles de Madame Mauté de Fleurville et était âgée tout juste de quinze ans, soit dix de moins que Verlaine, ce qu’il ne faut pas perdre de vue. On voit le trio ; une jeune innocente, le demi-frère musicien aux longs cheveux, au teint pâli sous la lumière artificielle des boîtes de nuit, et puis l’autre, ce Verlaine avec son nez camard, son regard oblique et cette tête déjà presque chauve, mais le corps robuste, engoncé dans la redingote étriquée du fonctionnaire, une cravate mince et noire comme un lacet, nouée autour du col, mise austère et déguisement faunesque.

En voyant Mathilde, d’un coup d’œil Verlaine a tout vu : les yeux gris, « les prunelles coulant sans ruse…, les cheveux châtains, la face très douce, pâlotte, rondelette… le nez à la Roxelane… la taille petite et charmante… » et tant d’autres détails que le regard aigu de Paul avait surpris ce soir de juin. Caractère particulier que cette vision recèle, experte, rapide, celle-ci juge de la valeur passionnelle de son objet, examine, dénude, tâte, soupèse et guette chaque trésor comme une proie certaine. C’est la vision du Verlaine connaissseur qui déjà savoure les plaisirs de cette «éducation à faire» et pour qui la pudeur même, «les rougeurs de la femme-enfant » sont un piment de plus aux voluptés à venir.

Mais de ce Faune dont le pantalon cachait peut–être, sous des sous-pieds les pattes fourchues, que pensa la gentille nymphette ? Voilà qui est resté assez secret. Pour Verlaine c’est la première rencontre, mais Mathilde se souvient parfaitement l’avoir rencontré deux ans auparavant chez Nina de Callias, ce haut lieu de la bohème artiste, puis un peu plus tard chez le sculpteur Berteaux, rue Gabrielle, où se donnait une fête au cours de laquelle fut jouée une petite pièce gaie de Lepelletier et dans laquelle Verlaine remplaça, au pied levé, un acteur défaillant.

Ce jour-là Mathilde ne le trouva pas beau, l’air pauvre et mal habillé, et lui préfèra un autre jeune poète, François Coppée, à qui elle souhaitait être présenté par Charles, mais celui-ci trop occupé par ses musiciens n’en eut pas le loisir. Si Paul n’avait pas la séduction de Coppée, il était néanmoins un poète également et cette qualité qui ne devait pour rien compter aux yeux de la famille lui valait, dans l’esprit de Mathilde une auréole ; elle avait lu ses poèmes que Sivry lui avait remis. Ne grandissons toutefois pas trop mademoiselle Mauté qui aimait les vers, ce qui est bien, mais qui les aimait tous, ce qui est de la stupidité, de plus elle même en avait commis d’exécrables. Pour résumer elle était bé-bête et gourde un peu.

En quittant la rue Nicolet ce jour-là, Verlaine se rend donc au café du Delta. Tout en marchant il rumine selon son habitude. « Quel bienheureux hasard a donc placé cette douce fille sur ce chemin où il allait se perdre ? »

Quand Sivry, enfin levé, vient le rejoindre au café il le trouve attablé, lisant des illustrés. Devant lui un verre d’absinthe auquel il n’a pas touché, le sucre est intact dans sa cuillère ajourée. Au grand étonnement de « Sivrot », Verlaine ne but pas ce soir-là.

Le lendemain il était dans un tel état d’agitation et de trouble que sans aviser quiconque il part, laissant à sa mère le soin de prévenir son chef de bureau prétextant un malaise subit.

Où se rend-t-il donc si précipitamment ?
Nous le saurons bientôt.

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paru dans le n° 44 - juillet 1969


C’est donc dans la précipitation que Verlaine quitte Paris le lendemain de sa première rencontre avec Mathilde Mauté de Fleurville. Il se rend à Fampoux, mais à peine y est-il arrivé qu’il éprouve déjà un lourd ennui dont ni les parties de chasse, ni les visites aux cousins des environs ne parviennent à le libérer, tant et si bien que saisissant un bâton et coiffant un vieux chapeau de paille, il s’en va d’un pas rageur en direction d’Arras.

Vingt kilomètres sont ainsi franchis à pied, entrecoupés de haltes dans les cafés rencontrés en chemin. Il arrive à Arras fourbu, aux trois-quarts ivre. Cherchant un peu de fraîcheur, il pénètre dans l’église Saint Vaast où il s’émeut en écoutant le chant de l’orgue résonner sous les voûtes. Quand il sort, son démon le reprend et il va s’attabler « Au bon coin » pour, vers le soir, échouer dans une «maison close».

Il rentre à Fampoux par le train de minuit, dans un indescriptible état d’ivresse, de furia alcoolique. Sitôt rentré, il sombre dans un profond sommeil dont il sort à l’aube pour se précipiter sur sa plume et écrire une supplique à Charles de Sivry et par laquelle il demande la main de Mathilde. A moitié vêtu il court poster sa lettre, rentre aussitôt pour se jeter sur son lit et dort jusqu'à midi. L’attente d’une réponse dure trois jours, enfin arrive une lettre ; la réponse est favorable, elle permet d’espérer.

Dans la joie qu’il éprouve alors Verlaine s’écrie « C’était divin ». Aussitôt il établit le plan d’un recueil de poèmes. C’est à cette minute même que « La Bonne Chanson » vient d’être conçue. Cependant dans l’intervalle qui sépare cet instant de celui de ses fiançailles, une terrible préface à « la bonne chanson » va s’écrire.

Mathilde et sa famille, durant ce temps sont allés s’installer pour trois mois à Argentan, dans l’Orne, et par l’intermédiaire du très serviable Sivry, une cour épistolaire s’établit entre elle et Paul.

La mère du poète, malgré le désir qu’elle avait de marier ce fils aux mœurs quelque peu dissolues, ne voit cependant pas d’un très bon œil le choix qu’il avait d’une manière aussi rapide qu’insolite. Elle eut aimé avoir comme belle-fille l’une de ses nièces, jeune fille énergique, susceptible de mâter ce « forban de Paul ».

C’était faire bon marché des vues de Verlaine, ni au physique, ni au moral, le genre austère ou sévère ne plaisait à Paul : la cousine n’était pas son type ; tandis que la douce Mathilde, hé hé, rien que d’y penser, le renard déjà se pourlèche. Mme Verlaine mère trouvait aussi bien regrettable que la belle enfant fût sans dot.

Chez les Mauté par contre ce fait dut être pour quelque chose dans la bienveillance avec laquelle ils reçurent la requête du prétendant, et d’autant mieux que celui-ci était un fonctionnaire et aurait plus tard des rentes. En juillet, Verlaine « monte » à Paris pour exposer ses projets à sa mère et la presser de renoncer aux préventions qu’elle nourrissait encore contre son mariage.

A ce moment les Mauté sont à Argentan, y compris le demi-frère, ce bon Sivry. Paul à Paris, comme en suspens, s’énervait. Pour lui, ses fiançailles ne sont pas commencées et seule la certitude du bonheur pourrait l’amener a tenir d’héroïques résolutions. Pour tromper l’attente il buvait, après quoi son comportement devenait tel qu’il imprimait, à son insu peut-être, à chacune des pages de «la bonne chanson» un invisible quoique bien sombre verso d’une affligeante réalité, et la préface pouvait tenir toute en ce qu’il advint quand un jour vers cinq heures du matin il rentra ivre à la maison, se disputa avec sa mère, la menaçant de la tuer et de se tuer ensuite, décroche un sabre de panoplie et le brandit.

Affolée, Mme Verlaine court chercher une paysanne ardennaise qui avait été servante chez la tante Louise. Les deux femmes ont la plus grande peine a maîtriser le forcené. Le lendemain la mère de Paul écrit à sa sœur Rose, vieille fille solide comme un roc, et qui inspire à son neveu un respect salutaire. Rose accourt donc à Paris et secoue l’enragé d’importance, mais elle ne peut demeurer et repart bientôt.

Deux jours plus tard, c’est un nouveau drame. Cette fois Verlaine est accompagné d’un ami, il mène un tel vacarme qu’une voisine se lève.
Cette fois encore, il brandit le sabre : « tu as quatre mille francs à moi, hurle-t-il à sa mère, et tu vas me les rendre à l’instant ». Son ami le ceinture, sa mère et Victoire la servante lui arrachent le sabre ; bref répit, à peine l’ami est-il pari que Paul se rue sur sa mère, la jette au sol et lui serre la gorge « Tu ne sortiras pas vivante de cette maison ».
Victoire qui est une femme forte parvient a lui faire lâcher prise. Alors, le furieux ouvre les armoire set en disperse les contenu, à coups de canne il brise la vaisselle, les bocaux, en hurlant « Au diable les bocals ! Donnez moi des argents » et la canne s’abat mue par une rage destructrice, jusqu'à ce qu’enfin épuisé, il s’écroule et s’endort d’un sommeil de brute.

Ah Verlaine, Verlaine ! qu’as-tu fait ce jour là de « la bonne chanson » si ce n’est que de la charger de ce triste et sombre verso, bien inutile à sa gloire.

Le lendemain à son réveil, Paul découvre l’appartement vide, le sol jonché de débris : sa mère s’est réfugiée chez des amis. Mais le lendemain le fils indigne s’est fait pardonner et elle revient rue Lécluse.
Dès lors elle ne voit plus aucune objection au mariage « de ce grand fou ».

« Si cela au moins pouvait le changer », espère-t-elle.

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paru dans n° 45 - août 1969


Paul s’étant fait pardonner ses « incartades » et ses accès de fureur, retourne à Fampoux où Charles de Sivry vient le rejoindre. Le jeune musicien lui apporte de magnifiques espérances, et l’inquiétude de Verlaine s’apaise.

La lune blanche luit dans les bois
De chaque branche part une voix
Sous la ramée…
O bien aimée.

Du coup voilà « la bonne chanson » bien lancée. Dans l’église de Fampoux, le dimanche à la grand’messe, Sivry, décidément déchaîné lui aussi, plaque gaiement sur l’harmonium, la marche nuptiale de Lohengrin, qu’il agrémente des motifs du « serpent à plumes » et de « l’œil crevé ».

Paul est à ce moment dans une telle allégresse qu’il ne peut s’empêcher d’écrire à « son vieux copain » de Lepelletier, « ce pitre fangeux » qui vient d’être condamné pour délit de presse et qui, par dessus le marché, s’est octroyé un petit « accident » vénérien, pour lui annoncer ses fiançailles, sans toutefois le faire positivement ; voici un extrait de cette lettre :

Canaille améliorée… je te souhaite une guérison radicale… Sérieusement, tu l’eus ? Tout, décidément ! Prison et ça !
Te voilà sacré homme sérieux. Je crains bien pour ma part ne jamais l’être (entendons-nous), quant à ça, car…
Silince, silince !…
Donc, je villégiature à tout crin ! Traduction : je m’em… sainement. Car je vais mieux, au fond, matériellement et moralement… A preuve que je…
Silince, silince !…
ça t’agace ce refrain-là ? Vois un peu les nuinçes du kheur humain, moi ça m’amuse. Ah ! Ah ! chacun sa façon. Toi tu… moi je… silince ! assez !… Et écris-moi, nom de bleu !
(je m’habitue à ne plus jurer, ayant le projet de…
Silince ! silince, tûjûrs)…

Et voilà ! mais que dire de ce monument de vulgarité, sinon que cela part d’un même cœur que les plus délicats poèmes.

En automne, c’est la rentrée à Paris des Mauté, la demande en mariage est alors présentée dans les formes, et acceptée de même. Mais Mathilde est encore si jeune que l’on convient d’attendre q’elle eut seize ans pour célébrer la noce, et Paul se soumet d’assez bonne grâce. Pour tromper son impatience il emploie ce temps à écrire son livre, ce qui pour ce littérateur est à considérer.

De cette période de fiançailles, quelque chose est resté dans les poèmes de « la bonne chanson ». Pourtant, au madrigal bourgeois qui parfois frôle le mièvre, deux autres tons se mêlent : l’un d’un cachet libertin peu perceptible, l’autre, plus pathétique, donne à l’œuvre un accent de plus haute valeur humaine.

Oui, pendant cette attente du mariage, Verlaine a réellement tenté de s’amender, de « changer de vie ». Et c’est d’une belle enfant, un peu sotte et naïve, qu’il attend ce travail herculéen, le miracle qu’il doit le transformer :

Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
La rêverie avec le doigt contre la tempe
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés
L’heure du thé fumant et les livres fermés
La douceur de sentir la fin de la soirée
La fatigue charmante et l’attente adorée
De l’ombre nuptiale et de la douce nuit
Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit
Sans relâche, à travers toutes remises vaines
Impatient des mois, furieux des semaines !

L’amour de Verlaine pour Mathilde était lié au désir qu’il avait de surmonter ses vices, et il s’y essaya sincèrement. L’expression «faire effort sur soi» n’eut peut-être jamais un sens plus profond, ni plus désolant. Cependant, il ne faut pas oublier que, mise à part sa petite enfance, cette période fut, en dépit de tout, la plus heureuse de sa vie.

L’exaltation sentimentale dans laquelle il vécut durant ces mois d’attente lui permit au moins de lutter avec quelque succès contre ses plus bas instincts. Le drame fut que cette détermination n’ait été finalement qu’illusoire : une duperie du destin en quelque sorte.

Tout le temps que dura cette résolution, Paul délaissa le Café du Gaz, le Delta, et la Brasserie des Martyrs ; son absence ne pouvait manquer d’être remarquée. Par ailleurs il ne fit plus que de rares visites chez Banville et chez Nina de Callias. Chez lui, les mardis soirs, il recevait ses amis les plus assidus : Charles Cros, Valade, Coppée, Richard, Mérat, Villiers de l’Isle-Adam, et bien entendu, Mathilde.

Les autres jours de la semaine, après le dîner, et quand il ne se rendait pas chez sa fiancée, il arrivait au poète d’accompagner sa mère à des soirées bourgeoises. Si l’on ne savait que Paul, ces soirs-là, avait pour le soutenir moralement cette autre ivresse qu’était son amour, la seule pensée d’une telle contrainte lui eut été insupportable.
Il faut avoir présent à l’esprit qu’il n’était pas libre, qu’il luttait contre quelque chose de plus puissant que ses résolutions, de plus fort que sa volonté, il luttait contre son propre sang.

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paru dans le n° 46 - septembre 1969


Le mariage devait avoir lieu en juin, mais un certain nombre de circonstances apporta des modifications au programme. Comme le jour tant attendu approchait et que, tout joyeux, Paul, un soir, s’en revenait de la mairie et de l’église où il était allé remplir les formalités d’usage nécessaires à la publications des bans, il apprend, rue Nicolet, que Mathilde est souffrante. Une épidémie de variole régnait alors dans Paris. Ses noces remises à une date incertaine, Verlaine vécut dès lors des jours angoissés. Tout le temps que sa fiancée fut malade, Paul alla lui rendre visite mais il avait une telle peur de la contagion qu’il s’arrêtait toujours à la porte du jardin.
Après ce premier retard un autre survint pour la même raison, Mathilde entrait en convalescence mais sa mère, atteinte aussi par le mal, s’alitait à son tour et c’était une nouvelle remise du mariage.

Entre-temps, la situation politique et militaire s’était détériorée.

La France s’était opposée à la candidature d’un prince de Hohenzollern au trône d’Espagne, une dépêche avait annoncé que l’Ambassadeur de France avait essuyé un affront. Quelques jours plus tard Napoléon III déclarait la guerre à la Prusse.

Paul avait été libéré de toutes obligations militaires, la chance lui ayant été favorable lors du tirage au sort, ses soucis étaient donc d’un autre ordre. Pour faire diversion à l’énervement causé par ce trop long jeûne amoureux, une amie de Mathilde, que lui-même avait connu chez Nina de Callias, la Marquise de Manoury, l’emmena passer une semaine en Normandie, avec Sivry et Marguerite, sa future belle-sœur. Ils revinrent dans les premiers jours d’août.
Le 6 au soir, Paris apprenait la défaite de Froeschviller.

Cette fois le Mariage était fixé au 11 août malgré la guerre et l’inquiétude.

Le 8 août, en fin d’après-midi, Verlaine est dans son bureau de l’Hôtel de Ville, quand un de ses amis, Lambert de Roissy, fait irruption un revolver à la main, et dépose sur une table un pli cacheté en déclarant que sa maîtresse est morte en accouchant et qu’il va se tuer puis se sauve en courant. Paul tente en vain de le rejoindre, de plus il ignore son adresse. Le pli déposé contient un testament, mais que faire ?

Le lendemain Paul reçoit un télégramme le priant de se rendre à Passy, le poète s’y précipite, mais a l’adresse indiquée il ne trouve qu’un cadavre, la tête trouée d’une balle, et une mère pleurant un fils unique, offensée par ce suicide pour une inconnue. Verlaine se chargea de toutes les formalités et démarches auprès du commissaire de police, du médecin légiste et du curé de la paroisse.

Le 10 août, veille de son mariage, il suit le convoi funèbre de son malheureux ami, il est accompagné d’Anatole France.

Au retour de l’enterrement, Verlaine s’est arrêté au Café de Madrid quand une clameur s’élève tout à coup de la rue, la foule s’arrache les journaux : l’armée du Rhin est battue et la déroute commence.

Aussitôt, une manifestation spontanée éclate au passage d’un régiment, on crie « Vive la République ». Paul, qui a bu, crie plus fort que les autres. Repéré, il est pris au collet par les policiers, mais des amis le délivrent et lui font une ovation au cours de laquelle, saisi de « prudence », il se dérobe, et il fuit par le passage Jouffroy.

Puis il entre au Café de Mulhouse pour prendre une dernière absinthe, il demande le journal et la toute première chose à frapper son regard est le texte d’un décret appelant sous les drapeaux tous les hommes non mariés de la classe 1864, la sienne ! Ce décret annulant les dispositions concernant les « bons Numéros » du tirage au sort.

Le lendemain, le 11 août, le mariage est cependant célébré à la mairie de Montmartre soit par une irrégularité, soit par une tolérance recommandée aux officiers de l’état-civil en faveur des jeunes gens dont les bans furent publiés avant le 10 août.

Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo et Léon Valade furent les témoins de Verlaine. Le dessinateur Félix Régamey et Camille Pelletan étaient présents à la cérémonie. Lepelletier n’y était pas, et pour cause, le « Zouave » s’était engagé dès le début des hostilités et faisait partie de l’armée du Rhin bloquée dans Metz.

La bénédiction nuptiale eut lieu à l’église Notre-Dame de Clignancourt, et, petite anecdote historique, c’est dans la sacristie qu’une ancienne institutrice de Mathilde, doucement s’approcha d’elle et lui mit dans la main une épître en vers. Cette jeune fille, c’était Mademoiselle Louise, celle que plus tard l’on allait appeler «la Vierge Rouge».

Le jeune ménage alla s’installer au 2, rue Cardinal Lemoine au quatrième étage d’un immeuble, dans un appartement dont le balcon surplombait le quai de la Tournelle.

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paru dans lr n° 47 - octobre 1969


Les jeunes époux Verlaine-Mauté se sont donc installés et le bonheur semble leur sourire sans restriction. C’est l’époque où Paul écrit « Les uns et les autres », pièce en vers et en un acte dans le style des « Fêtes Galantes ».

Le poète se partageait ainsi entre sa félicité sensuelle, son travail de virtuosité poétique et son bureau quotidien, le « bural » comme il disait si volontiers, quand survint la Révolution du 4 septembre.

L’avènement de la troisième république fut accueilli avec joie dans la maison du quai de la Tournelle. Le beau-père de Paul portait contre l’Empire le même ressentiment que son gendre, à la différence toutefois qu'il fut sa vie durant un Orléaniste. Mathilde était résolument républicaine à la fréquentation des cours de l’excellente Mlle Louise Michel.

Verlaine fut aussi républicain, mais surtout un opportuniste.

Cet automne-là, Victor Hugo rentre à Paris, et s’installe d’abord Hôtel Pavillon du Rohan, puis rue de le Rochefoucauld où Paul et Mathilde vont rendre visite au vieux maître et deviennent bientôt membres du cercle des intimes. Ils rendent visite également chez Lecomte de Lisle, au Gros Caillou et y rencontre Mendès et Judith Gautier : « le beau ménage » disait Mathilde.

Puis vint l’hiver et le siège de Paris ; quand commencèrent les bombardements, Mr Mauté estima sa famille trop exposée butte Montmartre, et loua un bel appartement boulevard Saint-Germain, face au square Cluny et y installa sa femme et sa belle-mère. Lui-même resta rue Nicolet pour y organiser un poste de secours.

L’hiver 1870-71 fut rude, et l’appartement du boulevard devint vite un havre pour les amis de Verlaine et de Sivry, là se retrouvait les trois frères Cros, Camille Pelletan, Valade, Villiers, Cabaner, Régamey. Les uns et les autres s’invitaient sans façon, apportant leur ration de pain et le peu de provision qu’il pouvaient se procurer. C’est ainsi qu’un jour Villiers de l’Isle-Adam apporta un hareng saur, puis s’endormit sur un divan du salon, Charles Cros qui entra pendant qu’il dormait, suspendit le hareng par une ficelle au-dessus de la tête du dormeur, puis tandis qu’il se balançait le poisson prit une feuille de papier et écrivit :

Il était un grand mur blanc, nu, nu, nu
contre le mur, une échelle haute, haute, haute
et par terre un hareng saur, sec, sec, sec…


Telle serait, d’après les Mémoires de Mathilde l’origine du «Hareng saur».

Les frères Cros ayant vu leur toit s’effondrer sous l’effet d’une explosion d’obus, furent hébergés par Mme Mauté qui transforma son salon en dortoir.

Emporté par l’élan civique du moment, Verlaine s’engage dans la garde nationale et il est affecté au 160ième Bataillon de la Rapée-Bercy, le voilà donc armé d’un flingot et de garde tous les deux jours dans un secteur situé entre Issy et Montrouge. Battant la semelle dans la neige, il y connaît bientôt un ennui plus pesant que celui du « bural ». Déjà la première exaltation s’est refroidie, et le garde national se prend à regretter son excès de zèle.

D’abord, il n’a pas envie, dit-il, « de se faire casse la g…. » pour autrui, Mathilde est offusquée par cette couardise, tous ses amis ne font-ils pas tous leur devoir ? Lui au moins n’est pas trop exposé, mais ce n’est pas seulement la mitraille qu’il craint, il y a aussi le froid, et il redoute d’attraper une bronchite, lui qui la nuit porte des bonnets de coton et se met de la ouate dans les oreilles s’aperçoit qu’il est mal aguerri à tous points de vue.

Dès lors il essaie tous les moyens pour se faire libérer du service. Il fait plusieurs tentatives auprès des médecins, mais sans succès, il lui faut donc trouver autre chose. Et il trouve un stratagème, simpliste peut-être, mais, qui réussit quand même, il envoie sa femme porter à son capitaine une lettre, par laquelle il informe qu’il est rappelé à son bureau pour une besogne urgente, et dans le même laps de temps, il prévient son chef de bureau qu'il est obligé de prendre la garde aux remparts. Cette supercherie grâce à laquelle Verlaine s’offrit quelque congé, devait réussir deux ou trois fois, jusqu‘au jour où un mouchard (garde national comme lui) le dénonça, ce qui lui valut deux jours de prison militaire, ce qui reconnaissez-le, en temps de guerre et dans une ville investie, n’est pas une rigueur excessive.

Verlaine, vingt ans plus tard, dans « Mes Prisons » a conté la chose, tout en l’embellissant quelque peu.
Il est aujourd’hui certain que l’époque du siège de Paris fut des plus néfastes à ce caractère faible.

Bientôt Paul oublie les belles résolutions et retombe dans ses anciennes habitudes. Lors de chacun de ses « tours de garde », à chaque relève, l’occasion de boire la goutte à tous les estaminets rencontrés en chemin se présentait et Verlaine n’avait guère besoin d’être poussé pour franchir le seuil du cabaret.

Alors commencèrent au foyer les rentrées titubantes, suivies de tempêtes domestiques de plus en plus fréquentes, de plus en plus orageuses.
Mathilde s’apercevait tout-à-coup qu’elle avait épousé un ivrogne.

17:03 Écrit par Archives PePo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |